Framework, l’ordinateur que l’on répare soi-même
À rebours d’une industrie bâtie sur le jetable, une jeune marque américaine fabrique des portables entièrement démontables et évolutifs. Et prospère.
Dans un secteur où l’on colle les batteries et où l’on soude la mémoire, une entreprise a fait le pari inverse : l’ordinateur portable que n’importe qui peut ouvrir, réparer et faire évoluer avec un simple tournevis. Fondée en janvier 2020 par Nirav Patel — passé par Apple puis premier responsable matériel d’Oculus —, Framework est devenue le porte-drapeau du droit à la réparation.
L’idée est simple et radicale. Chaque composant — écran, clavier, ports, mémoire, batterie — est un module remplaçable, identifié, que l’on commande à l’unité. Une charnière casse ? On la change. Le processeur vieillit ? On met à jour la carte principale sans jeter le reste. À l’heure où un portable haut de gamme finit trop souvent à la benne pour une pièce défaillante, la proposition détonne.
Le succès n’a rien d’anecdotique. En cinq ans, l’entreprise a conçu et livré sept portables réparables — cinq générations de son modèle 13 pouces, une édition Chromebook, un modèle 16 pouces — et toute une gamme de modules. En 2025, elle signait ses plus grands lancements : un modèle 12 pouces convertible à écran tactile, et même un ordinateur de bureau. Signe de vitalité, ses effectifs ont bondi de près de 55 % en deux ans.
Vendre un produit conçu pour durer, dans une industrie qui vit du remplacement : le pari le plus contre-intuitif de la tech — et l’un des plus séduisants.
Le calendrier joue pour Framework. En Europe, le droit à la réparation s’impose peu à peu dans la loi ; l’indice de réparabilité, les pièces détachées obligatoires, la lutte contre l’obsolescence programmée entrent dans les mœurs. Ce que la marque a fait par conviction devient, peu à peu, une exigence réglementaire.
Reste le défi de l’échelle : tenir tête aux géants du portable avec une promesse de sobriété, sans sacrifier la performance ni le prix. Mais Framework a prouvé une chose que l’on croyait impossible — qu’un marché existe pour le durable. Et que la réparation, longtemps reléguée au rang de contrainte, peut devenir un argument de vente.
Framework s’inscrit dans un mouvement plus vaste, né de la colère : celui du droit à la réparation. Des collectifs comme iFixit publient depuis des années des guides pour démonter et réparer soi-même, contre une industrie qui a longtemps tout fait pour l’en empêcher — pièces indisponibles, colle à la place des vis, logiciels bridés. La marque a transformé ce combat militant en produit désirable.
Son pari repose sur un écosystème : une place de marché de modules et de pièces détachées qui prolonge la vie de l’appareil et fédère une communauté de bricoleurs. Les obstacles demeurent — produire à petite échelle coûte cher, et le durable se paie parfois d’un léger surcoût à l’achat. Mais le vent réglementaire souffle dans le bon sens : la France a instauré un indice de réparabilité, et l’Europe généralise l’idée. Ce que Framework faisait par conviction devient, peu à peu, la norme que tous devront suivre.
Sources : Framework (frame.work) ; Crunchbase ; levée de série A-1 (avril 2024).