Bending Spoons, le Milanais qui ressuscite les applis oubliées
Evernote, WeTransfer, Vimeo, AOL : une entreprise italienne rachète les vétérans du web pour les faire de nouveau tourner. Entrée en Bourse à 18,4 milliards de dollars, elle intrigue autant qu’elle dérange.
L’histoire commence par un échec. En 2013, trois ingénieurs italiens — Luca Ferrari, Francesco Patarnello et Matteo Danieli — enterrent une start-up ratée, Evertale, avec 40 000 dollars pour tout viatique. De ces cendres naît Bending Spoons, installée à Milan dès l’année suivante. Douze ans plus tard, l’entreprise entrait en Bourse au Nasdaq, valorisée 18,4 milliards de dollars.
Son modèle n’a rien d’une start-up classique. Bending Spoons ne cherche pas à inventer le prochain produit à la mode : elle rachète des logiciels qui ont déjà trouvé leur public — souvent des noms glorieux tombés en désuétude — puis les gère pour le long terme, en augmentant les revenus et en réduisant les coûts. Un fonds industriel du web, en somme.
La liste de ses proies donne le vertige : Evernote en 2023, le service néerlandais WeTransfer en 2024, Meetup, Issuu, Brightcove pour 233 millions de dollars, la plateforme vidéo Vimeo pour environ 1,4 milliard, et jusqu’au vénérable AOL. À chaque fois, la recette est la même — et brutale.
Un chiffre d’affaires passé de 387 millions de dollars en 2023 à 1,31 milliard en 2025 : une croissance de 84 % par an.
Car la méthode divise. Chez Evernote, la quasi-totalité des équipes américaines a été remerciée, les opérations rapatriées en Europe ; chez WeTransfer, l’essentiel des effectifs a été supprimé après le rachat. Ce que ses dirigeants présentent comme une discipline financière implacable, ses détracteurs y voient une machine à comprimer les coûts sur le dos des salariés.
Le résultat, lui, est incontestable : une rentabilité rare dans la tech européenne, une introduction en Bourse à 1,68 milliard de dollars levés, un cofondateur devenu milliardaire — et l’ambition affichée de réaliser un millier d’acquisitions supplémentaires. Dans un continent qui peine à produire des géants du logiciel, Bending Spoons est une anomalie fascinante : une réussite bâtie non sur l’invention, mais sur l’art de faire revivre ce que d’autres ont abandonné.
Le mode d’emploi de Bending Spoons tient en quelques principes, appliqués avec une froideur assumée. Racheter un produit qui a déjà trouvé son public, mais mal géré. Réduire les coûts — souvent par des vagues de licenciements —, augmenter les tarifs, rationaliser la technique, puis conserver l’actif sur le long terme pour en tirer une rente. Là où les fonds classiques revendent, l’italien garde et presse.
Ce modèle divise profondément. Ses défenseurs y voient une discipline salutaire, qui sauve des logiciels autrement condamnés ; ses détracteurs, une machine à comprimer l’humain au nom du rendement. Le débat dépasse l’entreprise : il interroge ce que l’on attend de la tech — l’invention, ou la simple optimisation de l’existant. Une chose est sûre : dans un continent qui rêve de champions, l’introduction en Bourse de Bending Spoons est un événement. La preuve, dérangeante mais réelle, qu’une réussite européenne massive peut naître non d’une idée neuve, mais d’un talent rare pour faire fructifier les idées des autres.
Sources : Bending Spoons ; introduction en Bourse au Nasdaq (juillet 2026) ; Forbes, Fortune, Financial Times (2026).